Des jeux enfin pour tous : où en est l’accessibilité vidéoludique ?
Longtemps, le jeu vidéo est apparu comme un loisir conçu avant tout pour un public jeune et valide. Pourtant, près de 15% de la population mondiale vit avec un handicap, qu’il soit moteur, sensoriel ou cognitif. En 2024, l’industrie du gaming a considérablement avancé sur cette question. Zoom sur les progrès déjà réalisés, les défis qui persistent et les meilleures pratiques du moment.
Accessibilité : de quoi parle-t-on exactement ?
L’accessibilité dans les jeux vidéo vise à garantir que le maximum de personnes, quel que soit leur handicap, puisse accéder à l’expérience ludique, la comprendre et y prendre plaisir. Les obstacles rencontrés sont variés : impossibilité de manipuler une manette classique, difficulté à distinguer certaines couleurs ou à suivre un scénario sonore, surcharge cognitive devant des interfaces denses...
- Handicaps moteurs : paralysie, dextérité réduite, tremblements, absence de membres…
- Handicaps sensoriels : malvoyance, cécité, daltonisme, surdité, malentendance…
- Handicaps cognitifs : troubles de l’attention, dyslexie, troubles du spectre autistique…
L’accessibilité ne concerne donc pas uniquement les personnes en situation de handicap lourd, mais aussi celles qui vieillissent, celles avec des blessures temporaires ou tout simplement… des joueurs débutants qui ont besoin d’une expérience plus simple à prendre en main.
Des avancées marquantes ces cinq dernières années
Depuis 2020, de nombreux éditeurs et studios ont mis le sujet de l’accessibilité au cœur de leurs priorités. Cette dynamique s’est accélérée sous la pression, notamment, des associations et des joueurs eux-mêmes. Quelques repères :
- Des jeux comme The Last of Us Part II (2020) ont intégré plus de 60 options spécifiques : navigation audio, indication par vibrations, filtres couleurs…
- Des fabricants (Sony, Microsoft) proposent désormais des manettes dites « adaptatives », dont l’ergonomie s’ajuste à de nombreuses situations.
- La généralisation des sous-titres personnalisables (taille, couleur, fond, décoration) et la possibilité de transcrire en temps réel des dialogues parlés et sons du jeu.
- La présence croissante de tuteurs intelligents guidant dans la progression, ou modifiant en temps réel la difficulté sans sanction pour le joueur.
En 2024, il est devenu courant de trouver un menu « accessibilité » lors du premier lancement d’un jeu AAA ou indépendant, preuve que le paradigme a changé.
Accessibilité moteur : le boom des périphériques adaptés
L’utilisation de la manette traditionnelle représente un défi majeur pour de nombreux joueurs. La standardisation des contrôles, la nécessité d’appuyer simultanément sur plusieurs boutons ou d’effectuer des mouvements rapides excluaient nombre d’entre eux.
- Manette adaptative Xbox : lancée dès 2018, cette plateforme modulaire permet de brancher tous types de contacteurs (boutons, leviers, pédales) pour une personnalisation fine. Elle a depuis inspiré d’autres constructeurs.
- Accessoires PlayStation Access (2023-2024) : cercles rotatifs, sticks larges, configurations de boutons amovibles…
- Des interfaces logicielles permettent aujourd’hui de mapper (personnaliser) entièrement les touches, d’automatiser certaines actions complexes, ou de jouer à une main seulement.
Résultat : de plus en plus de personnes autrefois exclues ont pu (re)trouver un accès réel à la pratique vidéoludique, que ce soit lors de sessions sur console ou sur PC.
Handicaps sensoriels : vers l’inclusion des malvoyants et malentendants
L’accessibilité sensorielle a aussi bénéficié de grandes innovations :
- Sous-titres et description audio intelligents : non seulement les paroles sont transcrites, mais aussi les bruits d’ambiance, signaux d’alerte, musiques, pour immerger même les personnes malentendantes.
- Modes « daltonisme » : ajustement automatique du code couleur, profils pour différents types de troubles (deutéranopie, protanopie…).
- Guides sonores évolués : certains jeux proposent un balisage audio interactif, où la spatialisation et l’intensité sonore indiquent la direction à prendre.
- Traduction LS (Langue des Signes) : des titres récents commencent à intégrer la traduction en LSF ou en ASL, notamment dans les cinématiques ou tutoriels importants.
Des jeux 100% audio ont aussi vu le jour. Par exemple, The Vale: Shadow of the Crown, pensé pour les non-voyants, offre une aventure entièrement guidée par le son 3D.
Accessibilité cognitive et troubles de l’apprentissage : un enjeu subtil
Les troubles DYS, l’autisme ou encore l’hyperactivité nécessitent d’autres formes d’attention :
- Options pour réduire le rythme du jeu
- Menus simplifiés, limitation du texte à l’écran
- Lecture à voix haute des consignes
- Indicateurs visuels clairs, possibilités de désactiver certains effets graphiques (flashs, mouvements rapides)
Tous les jeux ne sont pas concernés de la même manière — les jeux à forte dimension narrative ou les party games sont généralement les plus engagés.
Des initiatives concrètes portées par la communauté
Cette progression est portée autant par les grands éditeurs que par les communautés de joueurs elles-mêmes. On assiste à :
- La multiplication des groupes d’entraide, de forums dédiés, de streams Twitch 100% accessibles (avec chat vocal transcrit, live en langue des signes…)
- Le développement d’applications open source pour adapter rapidement des jeux plus anciens ou non conçus à l’origine pour être « inclusifs »
- L’essor du « game testing » par des joueurs en situation de handicap, qui font remonter bugs ou points bloquants dès la phase de bêta-test.
De nombreux guides pratiques sont aujourd’hui mis gratuitement à la disposition des studios : Accessible Games Database, Game Accessibility Guidelines, etc.
Encore beaucoup de chemin à parcourir
Si les initiatives majeures sont visibles dans les « blockbusters », il existe de vraies disparités. De nombreux studios indépendants ne disposent toujours pas des moyens, ou de la culture, pour intégrer ces options dès la conception. Sur mobile, beaucoup trop d’applications de jeux restent inaccessibles aux lecteurs d’écran, par exemple, ou négligent la personnalisation des contrôles.
- Le développement d’une interface vraiment universelle coûte encore cher.
- Certaines normes légales ne sont pas obligatoires (sauf obligations très limitées dans certains pays comme les États-Unis ou le Canada).
- La barrière linguistique dans la traduction des options (exemple : la Langue des Signes n’est pas universelle d’un pays à l’autre).
La prochaine révolution passera probablement par la généralisation des outils d’IA générative (pour générer des descriptions audio à la volée, rendre des dialogues accessibles ou modifier dynamiquement l’UI) ainsi que par le lobbying pour l’instauration de standards internationaux contraignants.
Conseils pratiques : comment vérifier l’accessibilité d’un jeu avant achat ?
- Consultez les étiquettes ou fiches d’accessibilité sur les plateformes (PlayStation Store, Xbox Marketplace, Steam… proposent désormais un onglet dédié).
- Parcourez les avis d’utilisateurs ou les forums spécialisés (notamment « Can I Play That ? », « Game Accessibility Nexus »).
- Renseignez-vous sur la présence d’options de remappage des touches, de sous-titres, de mode daltonien, etc.
- Vérifiez l’existence d’un site officiel de support, d’une documentation d’aide ou d’un service d’assistance adapté.
À savoir : Certains jeux proposent une démo d’accessibilité gratuite, testez-la avant l’achat pour éviter toute frustration.
Pour les seniors et nouveaux joueurs : un enjeu intergénérationnel
Les bénéfices de l’accessibilité dépassent le strict cadre du handicap. Beaucoup de seniors découvrent le jeu vidéo à la retraite, parfois avec des limitations motrices ou visuelles liées à l’âge. Les menus agrandis, la simplicité de la prise en main, la possibilité de ralentir le jeu, rendent aussi l’expérience plus accueillante. On observe une progression des jeux « intergénérationnels » conçus avec plusieurs niveaux d’accessibilité, permettant à petits et grands de s’amuser ensemble, à égalité.
Vers une industrie plus inclusive ?
Les nombreux prix et trophées attribués aujourd’hui aux jeux les plus accessibles (Game Awards, festivals indépendants…) démontrent que la tendance n’est plus marginale. Certes, il reste du chemin pour que tous les jeux, y compris les titres AAA, intègrent systématiquement ces paramètres, mais l’évolution est bien là.
- De nouvelles normes ISO open source sont attendues d’ici 2025 pour obliger à certains minimums dans les interfaces de jeu.
- L’engagement des associations (CapGame, AbleGamers, HandiGamer…) encourage l’innovation continue.
- Le marché reconnaît ces efforts : selon une étude européenne de 2023, un jeu noté accessible réalise en moyenne +6% de ventes à périmètre égal.
À retenir : accessibilité, un pas de plus vers un jeu vraiment universel
- En 2024, chaque grand éditeur propose désormais des options poussées, mais beaucoup de studios indépendants ont encore besoin de ressources et de sensibilisation.
- L’essor des manettes adaptatives, des menus dédiés et des aides en ligne offre plus de liberté à chacun, à tout âge, pour profiter du jeu vidéo.
- Pensez à tester l’accessibilité avant l’achat, à partager vos retours… et à soutenir les titres les plus inclusifs pour faire bouger l’industrie !
Le gaming de demain sera celui que tout le monde peut rejoindre. C'est non seulement un enjeu technologique, mais aussi culturel : jouer ensemble, malgré – ou grâce à – nos différences.